Pédagogie à valeur entrepreneuriale

25 mars 2015

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Ses retombées sur les conditions de pratique en milieu scolaire.

L’automne dernier, le CTREQ a amorcé la publication d’une série d’articles sur la pédagogie à valeur entrepreneuriale. L’article précédent, publié le 25 février dernier, mettait en lumière les retombées de l’entrepreneuriat éducatif sur les élèves. Cet article s’intéresse à la contribution de la pédagogie entrepreneuriale sur les pratiques pédagogiques en milieu scolaire. Les résultats qui sont présentés sont tirés d’une recherche réalisée de 2010 à 2014 par Ghislain Samson, chercheur à l’UQTR, et Marcelle Gingras, chercheure à l’Université de Sherbrooke, portant sur l’évaluation d’une pédagogie à valeur entrepreneuriale dans le contexte du renouveau pédagogique québécois[1].

Les tendances observées

En pédagogie entrepreneuriale, l’enseignant ou le conseiller d’orientation joue un rôle de facilitateur, d’animateur, de guide, d’accompagnateur et de soutien, qu’il soit en stage de formation ou en exercice. Il doit établir des liens entre les étapes du projet entrepreneurial orientant, les activités à réaliser et le contenu pédagogique proposé par le MELS[2] afin de répondre au besoin identifié. Ainsi, il adopte une position de relation d’aide et de médiateur dans laquelle il encourage, observe et donne des appréciations qu’il peut transmettre lors d’une période de réflexion.

Comme le dit Reuter (2007), « c’est l’enfant, et lui seul, qui apprend au travers de sa mise en activité ». Ainsi, l’enseignant n’est plus celui qui fournit le savoir. Il conçoit, met en place et accompagne les élèves afin de faciliter leurs apprentissages. Cet accompagnement sera d’autant plus efficace qu’il s’effectue en collaboration avec d’autres intervenants scolaires (ex. un conseiller d’orientation) et avec des acteurs de la communauté (ex. un parent, un représentant du monde du travail). Or, l’étude a permis de dégager cinq principales retombées dans les conditions de pratique des enseignants et des conseillers d’orientation liées à l’implantation d’une pédagogie à valeur entrepreneuriale.

L’intégration de l’entrepreneuriat à la pratique professionnelle

Selon plusieurs participants à l’étude, la réalisation de projets entrepreneuriaux orientant s’intègre bien à la pratique en enseignement, même si l’utilisation de cette approche apporte des changements dans les méthodes pédagogiques et que son application octroie à l’élève un plus grand rôle dans ses apprentissages. Le recours à la pédagogie entrepreneuriale semble aussi modifier considérablement le sens que donnent les intervenants scolaires à l’entrepreneuriat. Au fil du temps, ce concept n’est plus uniquement associé à des aspects d’ordre financier et aux entreprises, mais plutôt à la motivation scolaire et au développement des caractéristiques personnelles des élèves comme la solidarité, l’esprit d’équipe et l’autonomie.

La mobilisation des compétences professionnelles par l’entrepreneuriat

Il semble également que les projets entrepreneuriaux orientant amènent davantage les enseignants à mobiliser certaines de leurs compétences professionnelles, notamment celles qui sont liées à l’évaluation de la progression des apprentissages des élèves (compétence 5) et aux démarches de coopération avec l’équipe-école et autres partenaires éducatifs (compétence 9). Ces projets paraissent avoir un impact sur la compétence relative au mode de fonctionnement d’un groupe classe (compétence 6) et sur la compétence liée au travail en concertation avec les membres de l’équipe pédagogique (compétence 10).

L’accroissement du sentiment d’efficacité personnelle

Le sentiment d’efficacité personnelle (SEP) fait référence à « la croyance de l’individu en sa capacité d’organiser et d’exécuter la ligne de conduite requise pour produire des résultats souhaités »[3]. Selon les résultats observés, la pédagogie à valeur entrepreneuriale aiderait les enseignants à prendre en compte les différences entre les élèves, à varier davantage leurs stratégies d’enseignement, à améliorer leur gestion de classe et à favoriser leurs interventions de motivation et de soutien accordés à leurs élèves. Les retombées ont été constatées principalement sur le plan de la diversification des approches pédagogiques et sur la gestion de classe.

La diversification des approches pédagogiques

Les enseignants ont continuellement le souci d’adapter leurs approches pédagogiques à leurs élèves pour leur permettre d’apprendre et de développer les compétences disciplinaires prévues au Programme de formation de l’école québécoise. La réalisation d’un projet entrepreneurial orientant constitue une stratégie d’enseignement ou une « manière de faire » susceptible de répondre à cet objectif, car elle répond aux besoins des élèves en faisant appel à diverses habiletés, tout en plongeant ces derniers au cœur de l’action[4]. Les enseignants en formation et en exercice ayant participé à la recherche ont mentionné qu’ils avaient cette préoccupation d’adapter leurs méthodes pédagogiques à leurs élèves pour capter davantage leur attention et les motiver. Cette préoccupation des enseignants est liée au fait que plusieurs d’entre eux enseignent auprès de jeunes en difficulté d’adaptation et d’apprentissage qui n’ont pas toujours un intérêt très grand pour l’école. En plongeant ainsi ces jeunes dans l’action et en les impliquant au cœur du projet entrepreneurial, les enseignants sont parvenus à maintenir l’intérêt de plusieurs de leurs élèves.

L’amélioration de la gestion de classe

Un autre défi que rencontrent quotidiennement les enseignants, et plus particulièrement ceux qui ont peu d’expérience, concerne la gestion de classe qui fait référence à l’ensemble des actes réfléchis et séquentiels que pose un enseignant pour produire des apprentissages. Cette habileté à gérer des situations d’enseignement-apprentissage en salle de classe est la conséquence directe d’un bon système de planification qui se traduit dans une organisation consciente des réalités de l’action[5].

Selon les enseignants questionnés, la réalisation d’un projet entrepreneurial semble faciliter leur gestion de classe en plus de limiter le temps consacré au maintien de la discipline. Ce résultats s’expliquerait par le fait que ce genre de projet offre aux élèves l’occasion de s’engager, de se mobiliser autour d’un objectif commun et de créer un climat d’entraide en vue de l’aboutissement du projet.

Les bienfaits du travail en équipe sont aussi observés. Les élèves prennent conscience de leur responsabilité individuelle pour l’atteinte du but commun. Ils réalisent l’importance de leurs actions dans la réussite du projet collectif et ils apprennent à s’autogérer. Leur motivation s’accroit puisque la réussite ou l’échec du projet est entre leurs mains. Un autre élément se situe du côté des bienfaits du travail de groupe. Ainsi, lors de la mise en place d’un projet entrepreneurial, les enseignants encouragent leurs élèves à travailler en coopération en implantant différentes structures (comités de travail, conseil de coopération, attribution de rôle, etc.) et en facilitant les échanges et la gestion des conflits, ce qui contribue généralement à la mobilisation de tous les élèves.

La pédagogie à valeur entrepreneuriale : une approche à privilégier

Cette étude suggère donc que la pédagogie à valeur entrepreneuriale peut soutenir la mobilisation des compétences professionnelles, le développement du sentiment d’efficacité personnelle, la diversification des approches pédagogiques et la gestion de classe tout en modifiant les représentations associées à l’entrepreneuriat.

Une autre recherche (Samson et Prud’homme, 2012-2014) avait aussi comme objectif de documenter les conditions de pratique d’enseignants et de conseillers d’orientation au regard des élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage. Certaines conditions gagnantes (libération, concertation, etc.) ont été soulevées par ces intervenants scolaires, conscients des nombreux défis à relever en cette matière. De même, l’une des conditions principales s’apparentent aux stratégies qui favorisent la mobilisation de l’équipe-école. En ce sens, l’ouverture et l’engagement de tous les intervenants scolaires ainsi qu’un inévitable travail de collaboration semblent nécessaires afin de vivre harmonieusement une pédagogie entrepreneuriale.

Ces diverses considérations témoignent de la nécessité de mettre en place une série de moyens, d’actions et d’interventions dans le but d’accentuer le développement de la culture entrepreneuriale en milieu scolaire et ce, à travers une diversification des approches pédagogiques, incluant évidemment l’utilisation d’une pédagogie à valeur entrepreneuriale.

Références

Bandura, A. (1997). Self-efficacy: The exercise of control. New York : W. H. Freeman and Company.

Harnois, M-C. (2013).Résultats de l’analyse des retombées et des facteurs de succès des projets entrepreneuriaux réalisés en milieu défavorisé dans le cadre du projet Valoris. Dans G. Samson (dir.) (avec la collaboration de D. Morin), Les retombées de l’entrepreneuriat éducatif : du primaire à l’université (p. 35-52). Québec : Presses de l’Université du Québec.

Lecomte, J. (2007). Auto-efficacité. Le sentiment d’efficacité personnelle. Albert Bandura. Traduction de Jacques Lecomte. Bruxelles : Éditions De Boeck.

Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS). (2006). Développer et vivre une culture entrepreneuriale au primaire et au secondaire. Québec : Gouvernement du Québec.

Reuter, Y. (2007). Une école Freinet : Fonctionnement et effets d’une pédagogie en milieu populaire. Paris : L’Harmattan.

Pour en savoir plus

Samson, G. et M. Gingras, avec la collaboration de D. Morin, L. Pratte, M. Morin, J. Désilet et S. Leduc. (2015). La pédagogie à valeur entrepreneuriale : effets sur la réussite des élèves et les conditions de pratique des enseignants et autres intervenants scolaires. Rapport de recherche. Document inédit 72 p. + annexes.

[1] En raison du devis d’expérimentation et du nombre limité de répondants, l’interprétation des données obtenues permet seulement de dégager certaines tendances.

[2] MELS. (2006). Développer et vivre une culture entrepreneuriale au primaire et au secondaire. Québec : Gouvernement du Québec. 427 p.

[3] Selon Bandura (1977) : « Perceived self-efficacy refers to belief in one’s power to produce given levels of attainment » (p. 3), traduit par Lecomte (2007).

[4] On retient 90 % de ce que l’on fait, comparativement à 10 % de ce qu’on lit, 20 % de ce que l’on voit, 30 % de ce que l’on entend.

[5] Nault, 1998, p. 15; citée dans Harnois, 2013.