Les données probantes en éducation

5 octobre 2016

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Depuis quelques mois, les données probantes occupent un espace important dans les discussions en éducation. Dans le cadre de sa dernière assemblée générale annuelle, à laquelle près de 100 personnes ont participé, le CTREQ a proposé une activité spéciale à ses membres et partenaires afin de se pencher plus attentivement sur la place que prennent ces données probantes dans l’arrimage entre la recherche et la pratique.

Différentes questions ont alimenté la discussion : Avons-nous tous la même définition ou la même compréhension de ce que sont ces données probantes? Quelle place ces données devraient-elles occuper en éducation? Quel soutien les enseignants attendent-ils de la recherche et du transfert pour répondre à leurs besoins d’intervention en classe?

Points de vue du terrain

L’activité a débuté par un partage de points de vue de gens « du terrain », soit des enseignants du primaire, du secondaire et du collégial. Les enseignants ont d’abord mentionné qu’il était facile de se perdre dans la grande quantité d’informations produites par la recherche. Pour eux, les données dites « probantes » correspondent à des données de recherche fiables ou valables retenues à la suite de l’analyse d’une grande quantité de recherches. En ce sens, les méthodes basées sur les données dites « probantes » fonctionneraient mieux que les autres méthodes et il faudrait privilégier leur utilisation. Les enseignants ont toutefois apporté une nuance : selon eux, certaines données de recherche peuvent être pertinentes pour un milieu, mais pas nécessairement pour tous les milieux.

Les conditions d’un bon transfert

L’écart entre la science et le terrain a également été soulevé par les praticiens, tout comme le fait que les données de recherche sont parfois difficiles d’accès. Il serait également difficile pour les enseignants de s’approprier ces données pour les utiliser dans leur pratique. Selon eux, la mise en place de pratiques issues de la recherche nécessite certaines conditions (souvent absentes), telles que du temps pour prendre connaissance de ces données « probantes » et la création de groupes d’échanges au sujet de ces données et de celles recueillies en classe.

Les enseignants aimeraient pouvoir mesurer, valider leurs choix de pratiques et échanger davantage entre eux au sujet des données probantes. Ils souhaiteraient en outre voir une collaboration accrue entre les chercheurs et les enseignants.

Les données probantes : questions pour un débat

Après avoir pris connaissance des points de vue des enseignants au sujet de l’utilisation et du transfert des données probantes, Frédéric Saussez, professeur agrégé de la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, a pris la parole le temps d’une présentation.

Il a d’abord tenu à préciser que les données dites « probantes » sont des données produites dans un type de recherche particulier (méthodologie expérimentale, essai contrôlé randomisé) et agrégées, le cas échéant, dans des revues systématiques de recherche. Il ne s’agit donc pas de données issues d’une recherche collaborative ou d’une recherche action visant le développement d’une approche pédagogique, par exemple.

L’éducation basé sur les données probantes : les origines du mouvement

L’evidence-based education (EBP), ou éducation basée sur les données probantes, tire son origine d’un mouvement similaire en médecine. Ce mouvement a émergé dans les années 90 lorsqu’un groupe de médecins se sont demandé comment la pratique clinique pourrait être davantage basée sur la recherche. Au départ, il s’agissait essentiellement d’un modèle de formation des futurs médecins, pour que ces derniers mobilisent des données probantes en posant des diagnostics. L’accent était mis sur une utilisation en contexte, critique et rationnelle de ces données. Bien que mettant à l’avant plan le fait que les données probantes devraient trouver leur place au côté d’autres formes de savoir (par exemple les savoirs d’expérience), la médecine basée sur des données probantes a introduit implicitement l’idée d’une hiérarchie dans les différentes formes de savoirs et de recherches.

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(Image tirée de Saussez, 2016)

 

Le mouvement des données probantes en éducation

Cet idéal de la médecine basée sur les données probantes a ensuite été exporté dans des champs d’activité dans lesquels la recherche est étroitement liée au financement public, dont l’éducation. Dans ce domaine, l’idée de départ du mouvement de l’éducation basée sur des données probantes consistait à réduire l’emprise des modes ou tendances sur le monde de l’éducation, en préconisant le recours à des pratiques réputées efficaces, soit celles qui fonctionnent le mieux. Initialement, le discours sur les données probantes n’était pas directement adressé aux enseignants, mais aux chercheurs en éducation, pour que ceux-ci produisent des connaissances transférables en pratique. Si, dans le mouvement des données probantes en médecine, les données probantes étaient utilisées pour soutenir la réflexion du praticien en vue de poser un diagnostic, en éducation, ce mouvement serait initialement orienté vers une transformation des façons de faire de la recherche en éducation.

Les risques associés au mouvement des données probantes en éducation

En ce sens, Saussez soutient que l’un des risques entourant le mouvement des données probantes en éducation consiste à réduire la recherche à une seule vision de la recherche, excluant ainsi les autres formes de connaissances, méthodes de recherche et épistémologies.

Un autre risque consiste à utiliser ces données sans que le jugement des praticiens ne soit sollicité; de faire une application directe « top down » de la science vers la pratique. Saussez défend que, en éducation, la recherche est plutôt là pour fournir un nouveau cadre interprétatif, pour permettre aux praticiens de regarder leur pratique avec une autre « lunette ».

La recherche est ainsi au service de la prise de conscience et de la délibération individuelle et collective des praticiens sur les façons d’agir dans une situation donnée. Il situe cette vision de la recherche au regard de la philosophie sociale de John Dewey pour qui « les politiques et les propositions pour l’action sociale sont traitées comme des hypothèses de travail, non comme des programmes à défendre et à exécuter de façon rigide ».

« Les savoirs issus de la recherche doivent trouver leur place aux côtés d’autres formes de savoirs dans le raisonnement professionnel », écrivent Frédéric Saussez et Claude Lessard dans un article publié en 2009. Aucune conclusion de recherche ne peut être directement convertie en règle sur l’art d’éduquer.

warningMalgré les risques qui y sont associés, il ne faut pas balayer du revers de la main les données probantes, précise Frédéric Saussez. Selon lui, celles-ci constituent des repères pour les praticiens. Il s’agit de cultiver le doute, ajoute-t-il, par exemple, un doute quant à l’application directe de ces données en contexte de classe.

 

La parole aux participants

À la suite de la présentation, la parole a été accordée aux participants dans la salle afin de réagir aux propos tenus lors de l’exposé. Voici, en vrac, quelques commentaires recueillis au cours de l’échange.

  • Les gens ont d’abord soulevé le problème de l’application des données probantes en pratique.
  • Les données probantes peuvent donner un faux sentiment de sécurité aux praticiens, le recours à ces données pouvant signifier que les enseignants n’auraient plus à réfléchir à ce qui serait le plus adapté pour leurs élèves. L’utilisation des données par les praticiens nécessite du jugement, une réflexion critique de leur part. Ainsi, les données probantes pourraient ainsi servir d’appui aux enseignants dans leur réflexion.
  • Même si la recherche est très diversifiée, elle n’est pas inutile pour autant. Elle fournit des repères pour les praticiens, et non des règles à suivre.
  • Dans ses ouvrages, John Hattie encourage la pratique réflexive et l’analyse des résultats des élèves en classe, souligne un chercheur. Il considère que c’est au praticien de faire des choix adaptés en utilisant la recherche.
  • Le problème entourant l’absence d’une épistémologie en éducation a été soulevé, soit l’absence de réflexion sur ce qu’est une recherche et ce qu’est une donnée probante.
  • Le mouvement de l’éducation basée sur les données probantes pourrait amener à concevoir l’éducation en termes d’efficience et d’efficacité.
  • Le manque de temps dont disposent les enseignants pour tenir compte des données probantes dans leur enseignement a également été souligné.

Cet échange animé a pris fin sur le mot doute : un doute « enthousiaste » par rapport à ce que dit la recherche, dit Frédéric Saussez, qui a conclu l’échange avec d’une citation de circonstance :

Les gens ne cessent de dire qu’il est beau d’avoir des certitudes. Il semble qu’ils aient complètement oublié la beauté bien plus subtile du doute. Croire est tellement médiocre. Douter est tellement absorbant. Rester vigilant, c’est vivre ; être bercé par la certitude, c’est mourir.

– Oscar Wilde

 

 

Références

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