Collaboration recherche-pratique

20 mars 2014

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Entrevue avec Pierre Potvin

Le CTREQ a l’occasion de partager avec vous des entrevues réalisées auprès d’acteurs influents du monde de l’éducation. Ces entretiens, plus qu’enrichissants, sont publiés sur l’InfoCTREQ ainsi que sur son site Web. En guise de première, le CTREQ s’est entretenu avec monsieur Antoine Baby, chercheur émérite de l’Université Laval et membre honoraire du CTREQ. Cette entrevue est disponible ici.

Pour notre deuxième publication, nous avons rencontré monsieur Pierre Potvin, professeur titulaire associé du Département de psychoéducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) et chercheur consultant en éducation et en psychoéducation. M. Potvin est associé à plusieurs projets du CTREQ depuis sa création tels École et Stratégies et Premiers Signes. Il est d’ailleurs un ardent défenseur de la collaboration entre le milieu de la recherche et celui de la pratique en éducation. Nous nous sommes entretenus avec lui sur ce sujet.

Vous avez réalisé plusieurs projets avec le CTREQ dont certains ont été réalisés en recherche collaborative avec les milieux de la pratique, par exemple la démarche École et Stratégies que vous avez réalisée avec Marie-Martine Dimitri, coordonnatrice de projets. Quels sont les avantages d’une telle collaboration entre la recherche et la pratique?

D’abord, le chercheur universitaire est avant tout un professeur qui enseigne à des étudiants. Il a donc un double rôle. Le fait d’être présent dans les milieux de la pratique et de travailler sur le terrain lui apporte un ancrage sur la réalité. Cela lui permet de transmettre cette réalité à ses étudiants.

Par ailleurs, être en interaction et à l’écoute des milieux de pratique apporte au chercheur un bagage de connaissances d’une grande valeur. C’est un face à face qui vient confronter son champ de connaissances. Le savoir d’expérience vient soutenir et bonifier le savoir théorique. Le chercheur et le praticien enrichissent ainsi leurs connaissances respectives et sont en mesure de développer des pratiques qui répondent plus efficacement aux besoins.  Le projet École et Stratégies, dans lequel nous avons accompagné de nombreux intervenants et enseignants de sept écoles, en est un bon exemple.

À travers mes différentes collaborations, il est devenu évident que ce type de collaboration enrichit les résultats. Le guide de prévention des élèves à risque au préscolaire et au primaire Premiers Signes  en est un autre exemple. Nous avons accompagné des écoles primaires dans leur utilisation du logiciel de dépistage Premiers Signes. Cet accompagnement regroupait des directions d’école, des enseignants, des orthopédagogues, des psychoéducateurs et des techniciens en éducation spécialisée. Grâce à l’expérience de chacun des acteurs, le guide ainsi que le logiciel ont été bonifiés et permettent de mieux répondre aux besoins des milieux.

Quels sont les défis de cette méthode de travail?

Il y a avant tout un changement de culture universitaire qui doit se faire. On doit davantage valoriser le travail collaboratif avec les milieux de la pratique et faciliter le transfert de connaissances. De plus, faire une recherche collaborative, c’est avoir moins de contrôle sur les variables et c’est accepter de faire moins de publications dans des revues scientifiques prestigieuses. Il y a donc parfois un déséquilibre de la valeur perçue des travaux faits en collaboration avec les milieux par rapport aux autres types de recherches plus traditionnels.

Un autre défi réside dans la formation initiale des enseignants. J’aimerais qu’ils soient davantage préparés et exposés à des collaborations avec la recherche universitaire. Le fossé entre les deux milieux est parfois grand, mais une fois franchi, les résultats pour chacun sont très avantageux. Ainsi, mieux préparer les futurs enseignants à ces situations augmenterait sans aucun doute le niveau des collaborations. Les praticiens seraient aussi en mesure d’utiliser plus efficacement les résultats des recherches et auraient le réflexe de se tourner vers elle pour résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés.

Comment les milieux de la pratique perçoivent-ils la collaboration avec la recherche?

La relation entre les deux domaines s’est grandement améliorée avec le temps. Auparavant, l’intérêt des milieux de la pratique pour la recherche était faible, probablement avec raison, car les approches en collaboration étaient pratiquement inexistantes et les résultats étaient peu perceptibles. Aujourd’hui, le discours est différent. Un changement de culture s’est instauré et beaucoup de travail a été accompli, notamment en transfert de connaissances.

Vous étiez présent lors de la création du CTREQ. Qu’est-ce qui vous a amené à vous impliquer dans cet organisme?

Avant la création du CTREQ, j’avais déjà mené quelques recherches-actions. J’étais donc sensibilisé à ce qu’on appelle aujourd’hui le transfert de connaissances, car le travail avec les praticiens m’était familier. Je trouvais très intéressante et innovante l’idée de développer des guides et des outils pour les milieux de la pratique basés sur les résultats de la recherche. Donc, peu après la création du CTREQ, je suis devenu membre du conseil d’administration. Ce qui m’a tout de suite intéressé dans ce nouvel organisme, c’est qu’il était le premier du genre et qu’il répondait à un besoin réel. Le CTREQ collabore aussi avec les chercheurs dans la réalisation de projets pour la réussite éducative. Je trouve cette approche extraordinaire. Mon implication avec le CTREQ m’a d’ailleurs mené à la plupart de mes collaborations avec les milieux de la pratique.

Qu’est-ce qui vous a amené à faire de la recherche?

Après avoir été intervenant comme psychoéducateur pendant une quinzaine d’années, notamment à Boscoville, une institution dédiée à la prise en charge de la délinquance juvénile, j’avais un regard différent sur les pratiques en cours. J’ai ainsi voulu poursuivre mes réflexions en débutant une carrière universitaire. C’est ce qui m’a mené à l’Université Laval où j’ai réalisé mon doctorat en psychopédagogie qui portait sur les attitudes envers les personnes qui étaient objets de discrimination sociale (exemple : les personnes vivant avec un handicap).

À l’époque, la recherche en éducation était surtout classique, descriptive et explicative. Il n’y avait pas ou très peu de recherche ayant pour but le développement d’interventions ou de pratiques pédagogiques telles que nous les connaissons aujourd’hui. Dans une certaine mesure, c’est ce qui a amené un regard négatif des milieux scolaires vis-à-vis la recherche.

Il y avait tout de même la recherche-action qui débutait. J’ai découvert cette pratique dans les années 1980 à l’Université du Québec à Rimouski où l’on avait une tout autre approche envers la recherche. C’était une démarche de résolution de problèmes en éducation venant des praticiens.

Est-ce que ce virage vers la recherche-action a été déterminant dans votre parcours?

Difficile à dire, car j’ai toujours essayé de garder un équilibre entre la recherche fondamentale et la recherche collaborative. Ce qui m’a caractérisé, c’est le fait que j’ai été un intervenant en psychoéducation d’abord et un chercheur ensuite. J’ai donc eu cette double préoccupation tout au long de ma carrière. D’un côté les besoins des milieux, de l’autre, le développement scientifique. Les deux vont de pair dans l’amélioration des pratiques et le transfert de connaissances en éducation.