
Le bon, la brute et le truand : rôles du parent dans l’encadrement des écrans
Équipe de recherche
Émilie Fournier
Candidate à la maitrise en psychopédagogie
Université Laval
Andréanne Gagné
Professeure titulaire, Faculté des sciences de l’éducation
Université Laval
Les écrans occupent une place grandissante dans la vie familiale. L’encadrement parental de leurs usages est complexe parce que les écrans s’immiscent dans une multitude d’activités, de moments et de contextes. Pour mieux saisir les enjeux et soutenir une intégration saine des écrans, la responsabilité parentale peut être décomposée en trois rôles : le parent-fournisseur, le parent-éducateur et le parent-législateur (Judge et al., 2015). Cet article définit ces rôles et explore leur évolution avec l’âge et les habitudes numériques de l’enfant.
Le parent-fournisseur
Fournir des écrans, c’est façonner l’environnement technologique de l’enfant. Le parent-fournisseur peut le faire involontairement (en laissant un écran allumé dans une pièce) ou volontairement (en prêtant son propre appareil). Les premiers usages volontaires se font souvent sur l’appareil du parent qui est prêté à l’enfant pour l’occuper, le distraire ou le récompenser (phénomène appelé pass-back (Chiong et Shuler, 2010). Dans ce contexte, les applications pour l’enfant côtoient celles de l’adulte, sur le même appareil, et c’est souvent l’adulte qui installe les applications. Progressivement, l’autonomie de l’enfant s’accroît : il utilise l’appareil partagé dans sa chambre ou hors des espaces communs, puis il obtient éventuellement son propre appareil, ce qui marque un tournant dans les habitudes de l’enfant. C’est alors que l’adulte utilise les paramètres des appareils pour moduler l’accessibilité, les contenus, et la connectivité. Le parent-fournisseur ajuste les accès en fonction des besoins de l’enfant, des effets observés, ainsi qu’au fil des discussions avec l’enfant.
Le parent-éducateur
Dans ce rôle, le parent soutient le développement de la compétence numérique de l’enfant. Cela commence par les gestes de base : manipuler l’appareil ou naviguer dans l’interface. Les écrans étant très intuitifs, l’enfant devient rapidement autonome, ce qui peut laisser croire que l’enfant peut être laissé seul avec l’écran et que le rôle d’éducateur n’est plus nécessaire. Il n’en est rien. Sans accompagnement, même une application éducative1 peut devenir un simple divertissement. Avec l’âge, le rôle de parent-éducateur implique de plus en plus d’échanges avec l’enfant pour développer sa littératie et son savoir-vivre numériques. Poser des questions, réfléchir et discuter avec l’enfant éveille la pensée critique de ce dernier. Plus l’enfant a accès aux écrans (fournisseur), plus il a besoin de repères pour bien les utiliser. Moins il sera accompagné (éducateur), plus l’encadrement (législateur) sera complexe.
Le parent-législateur
Le rôle du parent-législateur est d’établir et d’appliquer des balises pour guider l’enfant vers une gestion autonome de saines habitudes numériques. Chez les jeunes enfants, ce rôle est plus simple à exercer, car l’adulte contrôle directement les appareils. Graduellement, les usages se diversifient et les balises évoluent. Des règles liées aux contextes (p. ex. : zones sans écran, limites de temps) remplacent progressivement le contrôle physique des appareils. L’adulte peut soutenir cette transition en offrant des outils et des stratégies permettant à l’enfant d’être de plus en plus conscient de son utilisation (minuterie, statistiques d’utilisation). Un modèle d’utilisation équilibrée et un dialogue ouvert basé sur les effets observés favorisent une évolution cohérente des règles au fil du temps (Dupin, 2019). Le rôle de législateur ne peut toutefois pas s’exercer sans tenir compte des autres rôles. Plus l’accès est facile (fournisseur), plus il y aura des balises à mettre en place (législateur). De la même manière, un enfant bien outillé par son parent-éducateur comprendra mieux pourquoi des balises existent.
Jamais un sans trois
Fournisseur, éducateur, législateur : ces rôles sont complémentaires et indissociables. C’est en assumant et en ajustant ces trois rôles dès les premières utilisations que les parents peuvent guider l’enfant vers une utilisation saine et équilibrée des écrans.

Les résultats présentés découlent d’études rendues possibles grâce au soutien financier du FRQ-SC.
Références
Dupin, N. (2019). « Attends, deux secondes, je lui réponds… » : Enjeux et négociations au sein des familles autour des usages socionumériques adolescents. Enfances, Familles, Générations, 31. https://doi.org/10.7202/1061778ar
Judge, S., Floyd, K., & Jeffs, T. (2015). Using mobile media devices and apps to promote young children’s learning. Dans K. L. Heider & M. R. Jalongo (dir.), Young children and families in the information age: Applications of technology in early childhood (p. 117-131). Springer. https://doi.org/10.1007/978-94-017-9184-7_7
Chiong, C., & Shuler, C. (2010). Learning: Is there an app for that? Investigations of young children’s usage and learning with mobile devices and apps. New York: The Joan Ganz Cooney Center at Sesame Workshop. https://clalliance.org/wp-content/uploads/files/learningapps_final_110410.pdf
Source de l’image : Freepik