Comprendre la performance en lecture dans les milieux défavorisés : le rôle clé des connaissances morphologiques
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Comprendre la performance en lecture dans les milieux défavorisés : le rôle clé des connaissances morphologiques

Publié le 30 mars 2026

Équipe de recherche

Anila Fejzo

Professeure

Université du Québec à Montréal (UQAM)

Rihab Saidane

Professeure

Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT)

Kathleen Whissell-Turner

Professeure

Université du Québec à Montréal (UQAM)

Pourquoi tant d’élèves éprouvent-ils des difficultés en compréhension de lecture en 4eannée? Pour éclairer cette question au cœur des débats actuels, le présent article s’appuie sur les résultats d’une étude menée en 2022-2023 auprès d’élèves montréalais du 2ecycle du primaire provenant de milieux défavorisés et multiethniques (Fejzo et al., 2025). Afin de mieux comprendre les facteurs qui expliquent leur performance en compréhension de lecture, nous avons évalué un large éventail d’habiletés associées à la lecture à cet âge. L’analyse des résultats a permis de dresser un portrait détaillé de ces lecteurs et de ces lectrices et d’identifier certaines habiletés plus fragiles dans cette population, parmi lesquelles les connaissances morphologiques occupent une place centrale. 

Au cœur des difficultés de lecture en 4e année 

Les difficultés persistantes en lecture chez les élèves issus de milieux défavorisés sont largement documentées dans la littérature (Mullis et al., 2023; Romeo, Uchida, & Christodoulou, 2022). Dans cette perspective, l’étude classique de Chall et ses collègues (1990) a mis en évidence un phénomène marquant : après des performances comparables aux normes en 2e et 3e année, plusieurs élèves voient leur rendement en lecture diminuer de manière significative à partir de la 4e année. Cette baisse, désignée sous l’expression « crise de la lecture de la 4e année » (Chall et al., 1990), tend ensuite à s’accentuer au secondaire et est associée à un risque accru de décrochage scolaire (Snow, Burns, & Griffin, 1998). 

Cette expression est revenue fréquemment dans les médias québécois depuis août 2024, lors du dévoilement des résultats à l’épreuve ministérielle de lecture de 2023, qui ont révélé que plus du quart des élèves de 4e année avaient échoué à cette épreuve (Nadeau, 24 août 2024). Cette situation a ravivé le débat autour de deux questions centrales : quels sont les facteurs qui expliquent cette faible performance en lecture en 4e année et comment peut-on la prévenir? 

Une étude que nous avons menée en 2022-2023 auprès de 256 élèves de 3e et 4e année provenant de deux écoles de la grande région de Montréal situées en milieux défavorisés et multiethniques apporte des éléments de réponse à ces questions. En début d’année scolaire, une batterie d’épreuves portant sur le vocabulaire, la lecture de mots, l’orthographe lexicale, la conscience phonologique, la mémoire de travail, l’intelligence non verbale, la compréhension orale et la compréhension de textes a été administrée à chaque élève. 

Nous avons également évalué les connaissances morphologiques des participants et des participantes, qui se révèlent un facteur particulièrement déterminant au 2e cycle du primaire. Celles-ci renvoient à la capacité d’analyser la structure interne des mots ainsi qu’aux connaissances relatives aux racines, aux préfixes et aux suffixes (ex. : dé-form-er). Des connaissances morphologiques développées permettent aux élèves de mieux comprendre le sens des mots complexes, de les lire plus précisément et plus rapidement, et de les orthographier efficacement. Leur importance s’explique notamment par la présence croissante, dans les textes scolaires à partir du 2e cycle du primaire, de mots nouveaux composés de plus d’un morphème.  

Enfin, des analyses descriptives ont permis de dresser un portrait des lecteurs participants et des lectrices participantes en tenant également compte de la langue parlée à la maison. 

Un portrait préoccupant 

Les résultats de l’étude ont révélé un portrait inquiétant de la situation. En compréhension de textes, les élèves ont obtenu en moyenne des scores de 42 % en 3e année et de 58 % en 4e année, témoignant de difficultés importantes. Des faiblesses marquées ont également été observées en vocabulaire, en connaissances morphologiques, en lecture de mots et en orthographe lexicale. 

L’étude met aussi en évidence des écarts importants selon la langue parlée à la maison. Les élèves qui utilisent une autre langue que le français à la maison ont obtenu des résultats inférieurs en vocabulaire et en connaissances morphologiques par rapport à leurs pairs monolingues. Les élèves plurilingues issus de milieux défavorisés se trouvent ainsi dans une situation de double vulnérabilité, liée à leur contexte socioéconomique et à leur situation linguistique.  

Dans l’ensemble, ces données indiquent que plusieurs élèves arrivent en 3e et 4e année avec un bagage linguistique insuffisant pour répondre aux exigences accrues de la lecture, lesquelles reposent de plus en plus sur des textes complexes et spécialisés (Gimenes et al., 2025). 

Rôle central des connaissances morphologiques 

Des analyses approfondies ont permis d’identifier les habiletés les plus étroitement associées à la compréhension en lecture. Comme l’avaient montré Chall et ses collègues (1990), la lecture et l’orthographe des mots, de même que le vocabulaire, comptent parmi les facteurs les plus fortement associés à cette compétence. Toutefois, notre étude met également en évidence un déterminant supplémentaire : les connaissances morphologiques. 

Celles-ci sont en effet les plus étroitement associées non seulement à la compréhension de textes, mais aussi aux autres habiletés liées à la lecture, comme le vocabulaire et la lecture et l’orthographe des mots. Ces résultats plaident en faveur de leur rôle clé dans le développement de la lecture au 2e cycle du primaire, comme l’ont largement documenté de nombreuses études (Kirby et al., 2025) 

Or, nos résultats montrent que ces connaissances sont peu développées chez les élèves de 3e et 4e année issus des milieux défavorisés, et encore moins chez les élèves plurilingues. Cette fragilité limite leur capacité à comprendre les textes et contribue aux difficultés observées en compréhension de lecture. 

Conclusion 

Pour conclure, les élèves de 3e et 4e année issus de milieux défavorisés présentent des vulnérabilités importantes dans le développement des habiletés sous-jacentes à la compréhension en lecture, notamment le vocabulaire, les connaissances morphologiques, la lecture et l’orthographe des mots. Dans un contexte où la réussite en lecture constitue un enjeu majeur pour la persévérance scolaire, ces résultats invitent les milieux éducatifs à accorder une place accrue à l’enseignement systématique de ces habiletés dès les premières années du primaire. En particulier, compte tenu de leur rôle clé dans le développement de la lecture, l’enseignement explicite des connaissances morphologiques apparaît comme une voie prometteuse pour prévenir la « crise de la lecture en 4e année » chez les élèves issus de milieux défavorisés et multiethniques.

Cette piste est développée plus en détail dans l’article intitulé Soutenir la réussite en lecture dans les milieux défavorisés par l’enseignement systématique des connaissances morphologiques (Fejzo et al., 2026).

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Références

Chall, J. S., Jacobs, V. A., & Baldwin, L. E. (1990). The Reading Crisis 

Why Poor Children Fall Behind. Harvard University Press. https://doi.org/10.2307/j.ctvjhzs0b  

Fejzo, A., Saidane, R., Whissell-Turner, K., Latour, D., Robitaille, N., & Boudreau, V. (2025). L’enseignement des connaissances morphologiques sous le signe de la collaboration entre personnes chercheuses et enseignantes. Revue hybride de l’éducation, 9(1), 1-14. https://doi.org/10.1522/rhe.v9i1.1756 

Fejzo, Whissell-Turner, K. et Saidane, R. Soutenir la réussite en lecture dans les milieux défavorisés par l’enseignement systématique des connaissances morphologiques. 

Gimenes, M., Lambert, E., Chaussoy, L., Wilson, M. A., & Quémart, P. (2025). VOC-ADO: A lexical database for French-speaking adolescents. Behavior Research Methods, 57(5), 137. https://doi.org/10.3758/s13428-025-02656-9  

Kirby, J. R., Deacon S. H., Georgiou, G., Geier, K., Chan, J., & Parrila, R. (2025). Effects of morphological awareness, naming speed, and phonological awareness on reading skills from Grade 3 to Grade 5. J Exp Child Psychol, 253, 106188. https://doi.org/10.1016/j.jecp.2024.106188  

Mullis, I. V. S., von Davier, M., Foy, P., Fishbein, B., Reynolds, K. A., & Wry, E. (2023). PIRLS 2021 International Results in Reading.  

Nadeau, J.-B. (24 août 2024). Se donner les moyens de lutter contre les reculs en lecture. Le Devoir 

Romeo, R. R., Uchida, L., & Christodoulou, J. A. (2022). Socioeconomic status and reading outcomes: Neurobiological and behavioral correlates. New Dir Child Adolesc Dev, 2022 (183-184), 57-70. https://doi.org/10.1002/cad.20475  

Snow, C., Burns, S., & Griffin, P. (1998). Preventing Reading Difficulties in Young Children. National Academic Press.  

 

Source de l’image : Freepik  

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