
Approfondir l’étude d’un récit au moyen d’une situation d’apprentissage philosophique : l’exemple de Fragments de ma vie
Équipe de recherche
Nadia Bélanger, MA
Coordonnatrice du Collectif d.phi
Université Laval
Audrey Bélanger, Ph. D.
Professeure
Université Laval
Stéphanie St-Onge, Ph. D.
Professeure
Université du Québec en Abitibi
Dans le cadre d’un cours consacré à l’enseignement de la littérature à l’Université Laval, de futures personnes enseignantes de français au secondaire ont participé à une situation d’apprentissage philosophique (SAP) (Gagnon et Yergeau, 2016). Celle-ci visait à approfondir leur lecture du récit mémoriel et littéraire Fragments de ma vie, d’Henia Reinhartz (2015), publié par la Fondation Azrieli.

Crédits image : Fondation Azrieli
Ce qui ressort de cette expérimentation est enthousiasmant : lorsque le questionnement est soigneusement planifié, structuré et orienté vers la réflexion, il devient un formidable levier, à la fois pour soutenir la quête interprétative, approfondir la compréhension du passé et éclairer les enjeux du présent.
Une lecture approfondie par le dialogue
Avant de vivre la SAP, les personnes étudiantes ont découvert le dispositif didactique EnQuêtes (Bélanger, 2022), qui articule lecture littéraire et lecture historienne à travers quatre composantes essentielles du questionnement philosophique :
- Le dialogue (distinct du débat, puisqu’il vise la coconstruction plutôt que la confrontation) ;
- Les habiletés de pensée ;
- Le déclencheur (ici, l’œuvre d’Henia Reinhartz) ;
- Le questionnement problématisant.
La SAP a porté sur le concept de « chez soi », à partir du récit de Reinhartz. La question de départ retenue pour engager la réflexion était la suivante : « Est–il possible de se sentir chez soi et pas chez soi en même temps ? »

Pour y répondre, les personnes étudiantes ont été amenées à mobiliser successivement trois habiletés de pensée :
- Établir des critères
- Donner des exemples
- Définir un concept
1 – Le recours aux critères
La personne animatrice a ouvert la discussion avec la question : « Sur quoi vous basez‑vous pour dire qu’une personne se sent chez soi ou pas chez soi ? Donnez un critère. »
En s’appuyant sur leurs propres expériences et sur le récit, les personnes étudiantes ont identifié des critères associés au chez soi (repères visuels, présence des proches) et au pas chez soi (sentiment d’exclusion, anxiété, détresse). Ce premier temps leur a permis de coconstruire une compréhension partagée, fondée sur des critères explicités plutôt que sur des impressions intuitives.

Visuel utilisé pour établir les critères
2 – Le recours aux exemples
À partir des critères établis, les personnes étudiantes ont ensuite été invitées à repérer des exemples précis dans le récit : des moments où Henia éprouve simultanément un sentiment d’appartenance et d’étrangeté. Par exemple, une personne étudiante a souligné la scène où Henia lit dans la bibliothèque secrète, trouvant refuge dans les histoires tout en restant consciente de la menace extérieure. Ce second temps a permis d’objectiver la lecture, l’une des deux dimensions au cœur d’un travail de littérature et d’histoire (Bélanger, 2022).

Visuel utilisé pour soutenir la recherche d’exemples
3 – La définition du concept
En s’appuyant sur les critères et les exemples mobilisés, les personnes étudiantes ont ensuite tenté de définir le concept de « chez soi ». Deux questions ont guidé cette étape :
- Se sentir chez soi est-il un état ou un processus ?
- Si le chez soi était une personne, un animal ou un monstre, à quoi ressemblerait-il ?
La synthèse créative finale a permis d’aboutir à une représentation visuelle du concept, offrant une manière originale d’approfondir la compréhension d’une idée difficile à saisir.
Des pistes d’action concrètes pour la classe
De cette expérimentation émergent plusieurs pistes d’action transférables en milieux scolaires pour soutenir la quête interprétative et approfondir la lecture d’une œuvre :
- Formuler une question de départ qui ouvre un véritable espace de problématisation ;
- Expliciter des critères liés au concept exploré afin de soutenir l’interprétation de l’œuvre
- Guider vers la recherche d’exemples précis tirés de l’œuvre pour objectiver la lecture ;
- Proposer une tâche créative pour représenter un concept ou une idée ;
- Intégrer un retour métacognitif après le dialogue afin de consolider les apprentissages.
Il s’agit ainsi d’instaurer un espace de courage (Aaro et Clemens, 2013) où la parole circule et se transforme, afin de coconstruire du sens et de faire émerger une véritable communauté d’EnQuêtes.

Références
Arao, Brian, and Kristi Clemens. 2013. From safe spaces to brave spaces: A new way to frame dialogue around diversity and social justice. Dans L. M. Landreman (dir.), The art of effective facilitation: Reflections from social justice educators (p. 135-150). Stylus Publishing.
Bélanger, A. (2022). La lecture littéraire et la pensée historienne dans une dynamique intégrative : Recherche design en éducation autour d’un roman historique évoquant l’Holocauste (Thèse de doctorat inédite). Université de Sherbrooke.
Gagnon, M. et Yergeau, S. (2016). La pratique du dialogue philosophique au secondaire. Presses de l’Université Laval.
Reinhartz, H. (2015). Fragments de ma vie. Fondation Azrieli.