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Entrevue avec Nadia Rousseau

Entrevue avec Nadia Rousseau, Ph.D
Chaire de recherche Normand Maurice, UQTR

Contre les troubles d'apprentissage, une pédagogie de la sollicitude

Dyslexie, dysorthographie, dysgraphie ou dyscalculie, les troubles d'apprentissage frappent un élève sur dix au Québec. Attribuables à un dysfonctionnement dans le traitement de l'information que le cerveau reçoit ou émet, ces troubles ne se guérissent pas. Mais on peut les compenser par des stratégies permettant aux jeunes qui en souffrent de poursuivre et de réussir leur cheminement scolaire.

Nadia Rousseau est détentrice d'un doctorat en psychopédagogie et d'une maîtrise en éducation spécialisée. Au fil de ses recherches, menées depuis plusieurs années au Québec et dans trois autres provinces, elle a mis au point une pédagogie de la sollicitude pour aider tous les intervenants scolaires à favoriser la réussite de ces jeunes. Avec le CTREQ, elle a aussi conçu la trousse Dans les bottines de Benoît, un outil de sensibilisation à l'intention des professionnels scolaires, des enseignants et des parents d'enfants aux prises avec des troubles d'apprentissage. Nous avons rencontré Mme Rousseau à son bureau de l'UQTR où elle est professeure en adaptation scolaire et titulaire de la chaire de recherche CFER.

On parle de troubles d'apprentissage, mais on entend aussi parfois difficulté d'apprentissage. Est-ce la même chose ?

Non. Une difficulté d'apprentissage provient généralement de causes externes; elle est souvent liée à des événements circonstanciels, temporaires, mais elle peut aussi être attribuable à une déficience intellectuelle.

Le trouble d'apprentissage, au contraire, ne frappe que les personnes douées de capacités intellectuelles moyennes ou supérieures. Il n'est pas le résultat de facteurs externes comme la pauvreté, la maladie ou, disons, la mort de son chien. Et il n'est jamais temporaire : un tel trouble ne se guérit pas, il se compense. En fait, il s'agit d'un dysfonctionnement du cerveau dans le traitement de l'information que nécessite tout apprentissage. Quelqu'un qui souffre d'un tel trouble éprouve de la difficulté soit dans la réception d'une information – verbale ou non verbale –, soit dans l'organisation de cette information dans son cerveau, soit dans l'émission d'une information, parler ou écrire, par exemple.

Y a-t-il un lien entre les troubles d'apprentissage et le déficit d'attention ?

Les troubles d'apprentissage peuvent amener une difficulté d'attention. On comprend bien qu'au moment où il reçoit une information que son cerveau n'est pas en mesure de traiter, un élève puisse avoir de la difficulté à maintenir son attention. Cette difficulté est un effet de son trouble d'apprentissage, mais son réel problème demeure son incapacité à traiter l'information qu'il reçoit ou émet. Chez celui qui souffre d'un déficit d'attention, c'est le fait même de rester attentif qui constitue la difficulté majeure.

Quand on évoque les troubles d'apprentissage, on pense tout de suite à la dyslexie. Y en a-t-il d'autres ?

Il y a effectivement la dyslexie, qui est une difficulté de lecture telle qu'on perd le fil du texte. Mais il y a aussi la dysorthographie, qui a rapport à l'écriture : orthographe, séparation des mots, reproduction des sons… ; la dysgraphie, où la graphie, c'est-à-dire le dessin des lettres et des mots, est si pénible que le texte en devient parfois illisible ; et la dyscalculie, une difficulté liée aux mathématiques, moins bien documentée que les autres, mais tout aussi réelle et présente.

Est-ce qu'il y a beaucoup d'élèves atteints de ces troubles d'apprentissage ?

On estime qu'environ une personne sur dix en souffre au Québec. Cela signifie qu'il y en a au moins un pratiquement dans toutes les classes. Certains jeunes peuvent avoir plus d'un trouble à la fois, ou plutôt en avoir un si sévère que cela irradie dans tous les autres aspects de leur apprentissage. Mais dans ces cas, il y a toujours une difficulté ou une dimension majeure qui nous guide vers le trouble fondamental. Le défi est de trouver cette majeure.

D'où viennent ces troubles d'apprentissage ? Sont-ils héréditaires, présents dès la naissance, ou se développent-ils peu à peu ?

Je n'aime pas parler d'hérédité, même si l'on trouve souvent plusieurs cas dans une famille (oncle, tante, cousin…). Chose certaine, un trouble d'apprentissage ne se développe pas graduellement. C'est une affection qui relève de la neurologie, qui est déjà là à la naissance ou bien qui survient à la suite d'un accident, et qu'on découvre généralement à l'école puisque c'est là que sont requises les capacités d'apprentissage concernées.

Est-il exact qu'on ne peut pas dépister un trouble d'apprentissage avant la troisième année du primaire ?

C'est vrai pour deux raisons. D'une part, avant la troisième année, un enfant a encore beaucoup à gagner en termes de maturité cognitive. Et, d'autre part, un trouble d'apprentissage ne se diagnostique formellement qu'après deux ans de retard scolaire. Évidemment, les troubles modérés ou sévères se décèlent plus rapidement que les cas légers, qui peuvent passer longtemps inaperçus avant d'émerger.

Un élève atteint d'un trouble d'apprentissage sera-t-il en mesure de poursuivre son école et de réussir ?

Oui et non. S'il parvient à franchir son secondaire, tout est possible, car au cégep et à l'université, il aura droit à des outils compensatoires : utilisation d'un magnétophone pour ses travaux, recours à un preneur de notes, etc. Ses chances de réussite seront alors assez bonnes. Le hic, c'est de réussir le secondaire. Au Québec, seulement certaines commissions scolaires et certaines écoles offrent des outils compensatoires ou diverses formes d'aide.

À quoi sont confrontés les jeunes dans cette situation ? Quels sont les impacts des troubles d'apprentissage dans leur vie ?

Bien sûr, les effets les plus visibles ont trait au rendement scolaire. Un élève qui ne bénéficie pas d'une aide appropriée aura peu de chances de réussir à l'école. Mais il y a aussi des impacts importants sur le plan affectif, en particulier sur l'estime de soi. Les enfants aux prises avec un trouble d'apprentissage ont l'impression d'être nuls, de ne pas être à la hauteur. Ce qui tue leurs chances, c'est cette perception négative qu'ils développent d'eux-mêmes. À cela s'ajoutent des problèmes d'ordre social, la difficulté de se faire des amis entre autres, et plus tard des impacts plus ou moins graves dans la vie socioprofessionnelle. Tout cela constitue une chaîne, un cercle vicieux qui peut cependant se transformer en cercle vertueux quand le jeune comprend ce qu'est un trouble d'apprentissage et parvient à développer une perception positive de lui.

Vous avez élaboré une « pédagogie de la sollicitude » à appliquer en classe pour aider les élèves à compenser leur trouble d'apprentissage. D'où vous est venue cette idée et de quoi s'agit-il ?

Au cours de mes recherches, j'ai toujours été bouleversée par le témoignage que me livraient, autant les élèves du primaire et du secondaire que les jeunes adultes. Leur discours était invariablement le même : « J'ai besoin que mon prof m'aime quand même… Rien ne me blesse plus qu'un enseignant qui pense que je fais exprès, que je ne suis pas motivé. » Tous ces jeunes avaient eu un diagnostic de trouble d'apprentissage, mais aucun ne savait ce que cela signifiait exactement. On n'avait jamais pris le temps de leur expliquer. La pédagogie de la sollicitude joint ces deux aspects : d'une part, on leur explique ce dont ils souffrent ; d'autre part, on les soutient en leur démontrant compréhension et empathie dans une relation empreinte de sollicitude et en ayant recours à divers moyens pour contourner leur problème. Cela ne représente pas une surcharge pour l'enseignant d'avoir une attitude positive envers ses élèves.

Est-ce vrai qu'il est plus difficile d'appliquer une telle approche au Québec que dans d'autres provinces ?

Je pense effectivement que nous avons ici une moins grande ouverture au changement, qu'il nous est plus difficile d'accepter la différence, de convenir qu'il faut adapter notre enseignement à la situation que vivent ces élèves. Si j'ai perdu une jambe, on ne me demandera pas de courir comme si j'avais mes deux jambes. Ailleurs au pays, on semble mieux accepter qu'un trouble d'apprentissage est aussi vrai que l'absence d'une jambe et que la personne qui en souffre doit recevoir une attention particulière.

Avec le CTREQ, vous avez conçu une trousse de sensibilisation aux implications pédagogiques des troubles d'apprentissage, Dans les bottines de Benoît. Que contient cette trousse et à qui s'adresse-t-elle ?

Il s'agit d'un outil principalement destiné aux enseignants et aux intervenants scolaires du primaire et du premier cycle du secondaire, mais aussi aux parents des élèves qui présentent de tels troubles et, ultimement, à tous les élèves puisqu'ils sont en contact avec leurs compagnons et qu'ils ont eux aussi un rôle à jouer.

La trousse comprend le petit livre Pour une pédagogie de la sollicitude, que j'ai rédigé à partir de mes recherches ; un disque vidéo et un album illustré très accrocheurs qui racontent comment Benoît, un garçon de neuf ans, vit son trouble d'apprentissage à l'école ; un autre dvd qui présente un atelier comme ceux que j'anime auprès d'enseignants et d'intervenants scolaires pour les sensibiliser à la pédagogie de la sollicitude ; des fiches pour les orthopédagogues qui veulent animer eux-mêmes les ateliers et quelques affiches du petit Benoît. J'en reçois beaucoup de commentaires positifs, notamment de parents qui disent « je reconnais bien là mon enfant ». C'est super parce que c'était un de nos objectifs.

Ces ateliers que vous animez, à quoi ressemblent-ils ?

Il s'agit d'une formation de trois heures, au cours de laquelle je donne beaucoup d'information pratique et de matière à réflexion sur les troubles d'apprentissage et la pédagogie de la sollicitude. Dans une partie de l'atelier, je joue le rôle d'une enseignante pas très empathique à l'égard de ses élèves – les personnes qui assistent à la formation. Je les place dans des situations difficiles, par exemple en leur demandant de lire à voix haute un texte dont les mots ne sont pas coupés normalement, puis en les raillant pour leur inhabileté et en leur reprochant leur manque de motivation. Ils en sortent parfois ébranlés, prenant conscience de leur propre attitude envers certains élèves ainsi que du courage qu'il faut à ces enfants pour se présenter en classe chaque jour.

Tous ne sortent quand même pas transformés de cet atelier… trois heures, est-ce suffisant ?

Idéalement, il devrait y avoir des rencontres de suivi après cette première formation. Dans certains cas, nous offrons une demi-journée d'approfondissement, mais ce ne sont pas toutes les écoles qui le demandent. Les formations qui donnent les résultats les plus intéressants sont celles où toute l'équipe école est présente : direction, orthopédagogues, enseignants... C'est dans ces écoles, où l'ensemble des intervenants veulent faire bouger les choses dans la même direction, que la pédagogie de la sollicitude a le plus de chances de vaincre la résistance au changement et d'être vraiment implantée.

À ceux qui décident d'appliquer la pédagogie de la sollicitude dans leurs classes, vous donnez une panoplie de trucs pour chacun des troubles d'apprentissage. De quoi s'agit-il, en gros ?

Il s'agit de stratégies d'intervention qui permettent de compenser la difficulté particulière d'un élève. Par exemple, lui offrir d'utiliser l'enregistrement sonore d'un texte s'il a de la difficulté à lire ou demander à un autre élève de lire le texte à voix haute ; ou bien, si sa difficulté est d'écrire, lui permettre de répondre oralement aux questions d'un examen ou encore d'illustrer par un dessin le concept appris en classe. Il faut toujours opter pour la qualité plutôt que la quantité, notamment en imposant des évaluations et des devoirs moins longs à certains élèves. Et dans tous les cas, l'enseignant doit manifester une attention soucieuse et affectueuse à l'égard de ces enfants, sans penser qu'ils manquent de motivation ou qu'ils le font exprès.

Un enseignant a-t-il avantage à communiquer avec les parents d'un jeune aux prises avec un trouble d'apprentissage ?

Absolument. Les parents sont ceux qui connaissent le mieux leur enfant. Ils peuvent fournir à l'enseignant des informations précieuses qui l'aideront à tenir compte du problème du jeune, entre autres sur ce qui le bouleverse le plus en classe. Ils peuvent aussi informer l'enseignant des forces de leur enfant dans d'autres sphères, ce qui peut être mis à profit de différentes façons à l'école.

Par ailleurs, il est important que les parents soient informés des stratégies mises en place dans la classe pour aider leur enfant. Et avant tout, l'enseignant doit comprendre qu'un trouble d'apprentissage n'est pas le résultat d'un manque d'encadrement par les parents, bien que cela puisse être un facteur aggravant.

Quels conseils un enseignant ou un intervenant scolaire peut-il donner aux parents ?

D'abord, qu'ils ne doivent pas se sentir coupables. Les parents ne sont pas responsables de ce trouble d'apprentissage chez leur enfant. Ensuite, qu'il leur faut accepter la situation en se disant que leur enfant est une personne brillante, mais qui aura toujours un défi à relever dans telle situation. Les parents doivent aussi être honnêtes avec leur enfant, en parlant ouvertement et en essayant de comprendre ce problème avec lui. Plus un jeune connaît son trouble d'apprentissage, meilleures sont ses chances de réussite. Enfin, comme l'enseignant, les parents ne doivent pas soupçonner un manque de motivation ou de bonne volonté chez leur enfant qui, rappelons-le, veut qu'on le comprenne et qu'on l'aime malgré son problème.

De plus, les parents doivent être informés qu'un enfant atteint de troubles d'apprentissage a droit à un plan d'intervention personnel à l'école. Cela fait partie des règles.

À la maison, comment les parents peuvent-ils aider leur enfant ?

Premièrement, ils doivent s'assurer que la durée des devoirs ne dépasse pas la limite du bon sens. Deux heures, c'est trop ; l'idéal serait autour d'une demi-heure. Si le jeune doit travailler sur un projet, on peut l'aider à en déterminer les étapes, une difficulté souvent présente dans les troubles d'apprentissage. Le simple fait d'être assis à côté de l'enfant, c'est déjà une forme d'aide. Et si l'on est trop émotif dans la situation parfois stressante de l'aide aux devoirs, il peut être utile de demander à une autre personne – frère, sœur, ami…–  d'assurer cette tâche.

Où les parents peuvent-ils trouver de l'information sur les troubles d'apprentissage ?

L'Association québécoise des troubles d'apprentissage, l'AQETA comme on dit dans le milieu, dispose de toute l'information nécessaire sur le sujet, mais elle ne recommande pas des traitements, des méthodes ou des produits particuliers. Il vaut la peine de faire une petite visite à son site Web www.aqeta.qc.ca.


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