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Entrevue avec Laurier Fortin

Entrevue avec Laurier Fortin, Ph. D., Psychoéducation

Professeur titulaire et directeur du département de psychoéducation de l'Université de Sherbrooke
Co-auteur du LDDS

Sur la piste des décrocheurs

Trois élèves sur dix décrochent de l’école avant d’avoir obtenu leur diplôme d’études secondaires. Une catastrophe, juge Laurier Fortin, professeur à l’Université de Sherbrooke, titulaire de la Chaire de recherche de la commission scolaire de la région de Sherbrooke sur la réussite et la persévérance des élèves. Pour réduire l’ampleur du problème, M. Fortin croit qu’il faut agir en amont : d’abord dépister les élèves à risque de décrochage dans les classes, puis évaluer la sévérité du risque pour chacun et offrir des programmes permettant de les aider à rester à l’école. Or, c’est justement ce que permet le Logiciel de dépistage du décrochage scolaire créé par le chercheur en collaboration avec plusieurs partenaires, dont le CTREQ.

Nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec M. Fortin sur le décrochage scolaire et sur l’outil qu’il a conçu pour aider à contrer le phénomène.

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On ne devient pas décrocheur du jour au lendemain; quels sont les facteurs qui mènent un jeune à décrocher de l’école ?

Les causes du décrochage peuvent être multiples et s’accumulent habituellement sur plusieurs années. Pour une proportion importante des décrocheurs, cela remonte même au primaire. En général, l’abandon des cours résulte d’une combinaison de facteurs personnels, scolaires et familiaux. Certains de ces facteurs reviennent constamment dans les recherches qui sont faites sur le sujet : l’échec scolaire en français et en mathématiques, les problèmes de comportement, les mauvaises relations maître-élèves, l’absentéisme ainsi que le manque de soutien et d’encadrement familial.

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Vous avez mis au point une typologie qui permet de classer en quatre catégories les élèves à risque de décrochage. Quelles sont ces catégories ?

Il y a : 1) l’élève peu intéressé ou peu motivé, 2) celui qui a des problèmes de comportement, 3) celui qui présente des comportements antisociaux cachés tels que les mensonges, vols ou vandalisme par exemple, et 4) le type dépressif qui se rencontre davantage chez les filles. À noter que dans l’ensemble, toutefois, ce sont surtout les gars qui décrochent, et ce, dans une proportion de deux pour un !

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De ces quatre types d’élèves à risque, quel est celui qu’on trouve le plus dans les classes ?

C’est le type « problèmes de comportement ». C’est aussi celui qui, effectivement, mène le plus souvent au décrochage. En fait, la majorité des jeunes qui décrochent ont un problème de comportement. Et ce problème présente la plupart du temps plusieurs dimensions : de l’absentéisme, un déficit d’attention, de l’agressivité, de l’hyperactivité, de la délinquance, de la dépression et, bien sûr, des notes scolaires faibles. Souvent des relations familiales difficiles sont aussi rattachées à cela. Bref, une série de facteurs qui s’ajoutent les uns aux autres et qui laissent les élèves bien démunis.

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Vous êtes psychoéducateur de formation. Après avoir travaillé dans un centre jeunesse quelques années, vous avez intégré le milieu scolaire en 1979. Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser au décrochage ?

Pour moi, l’éducation, c’est fondamental. Je pourrais dire que toute ma carrière a été centrée sur les problèmes de comportement et les difficultés d’adaptation scolaire. À partir de la fin des années 1980, j’ai commencé à me demander : comment se fait-il qu’avec toutes les ressources et tous les efforts qu’on déploie pour enrayer le problème, on n’arrive pas à diminuer le taux de décrochage scolaire ? Que pourrait-on faire de plus pour garder nos jeunes dans le système et leur éviter la misère – isolement social, problèmes de santé, de pauvreté, etc. – à laquelle ils risquent de se destiner en décrochant de l’école ?

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Et vous avez trouvé une réponse ?

En quelque sorte, oui. Je suis arrivé à la conclusion que le phénomène du décrochage n’était pas suffisamment compris.

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D’où l’étude longitudinale que vous avez entreprise avec des collègues auprès d’un groupe important d’élèves du secondaire ?

Avec mes collègues Diane Marcotte, Pierre Potvin et Égide Royer, nous avons suivi 810 jeunes de Sherbrooke, Québec et Trois-Rivières pendant 11 ans, de 1996 à 2007, pour connaître les facteurs les plus fortement associés au décrochage. Nous voulions comprendre comment la situation se développe à long terme pour un futur décrocheur et savoir quels types d’élèves couraient le plus de risques d’en arriver là. C’est dans le cadre de cette étude que nous avons établi la typologie à laquelle nous faisions référence précédemment.

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C’est aussi ce qui vous a amené à concevoir un logiciel permettant aux écoles d’identifier leurs élèves à risque ?

Pas directement. L’idée m’est venue dans le cadre d’une autre étude, une recherche collaborative avec le milieu sur la réussite scolaire en Estrie. Quand je leur ai présenté la typologie que nous avions élaborée dans l’étude longitudinale, les écoles avec lesquelles je travaillais m’ont demandé d’évaluer leurs élèves en fonction de cette typologie et selon la sévérité du risque de décrochage pour chacun (faible, moyen, élevé). J’ai donc eu à développer un outil pour le faire et c’est ainsi qu’est né ce logiciel.

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De quoi s’agit-il au juste ?

De questionnaires en ligne auxquels tous les élèves d’une école sont invités à répondre, idéalement une fois vers le début de l’année scolaire. Réunis par classes dans le laboratoire d’informatique, ils doivent d’abord répondre à un premier questionnaire qui a pour but d’identifier les élèves à risque et de mesurer l’intensité de ce risque pour chacun. Cette première partie se remplit en une vingtaine de minutes environ. Puis cinq autres questionnaires, qui se répondent en moins d’une heure au total, visent à déterminer le type de l’élève à risque L’évaluation permet d’identifier des caractéristiques personnelles en fonction des attitudes, des comportements, des états affectifs du jeune, ainsi que de l’environnement scolaire et familial de l’élève.

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Comment cet outil devrait-il être utilisé dans les écoles pour donner les meilleurs résultats ?

Une fois que la commission scolaire, ou l’école, s’est abonnée au logiciel et l’a installé sur son serveur, elle peut l’utiliser de plusieurs façons. La direction peut s’en servir comme outil de gestion pour orienter ses services et ses programmes en fonction des forces et des faiblesses de tel ou tel des sous-groupes qui apparaissent dans le « bilan de l’école » fourni par les résultats des tests. Ce bilan présente des statistiques sur le nombre d’élèves à risque et leur répartition selon la typologie.

Par ailleurs, le « bilan personnel » de chaque élève montre non seulement le niveau de risque de décrochage de chacun et le type auquel on l’associe, mais aussi les dimensions pour lesquelles chaque élève affiche une vulnérabilité. Cela peut être utile aux professionnels de l’école pour mettre sur pied des programmes ciblés à l’intention de groupes d’élèves qui présentent des caractéristiques communes ou pour effectuer des interventions auprès de certains élèves en particulier.

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Le logiciel propose-t-il certaines de ces interventions pour guider les intervenants ?

Le manuel d’utilisation, qu’on peut télécharger à partir du logiciel, offre des suggestions d’interventions possibles. En plus, l’une des composantes du logiciel est le guide de prévention du décrochage scolaire Y’a une place pour toi, un autre outil produit par le CTREQ, qui est complémentaire au logiciel de dépistage et qu’on peut appliquer avantageusement une fois en main les résultats des tests du logiciel de dépistage.

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Les jeunes acceptent-ils facilement de passer ce test ? Et sont-ils honnêtes dans leurs réponses ?

Dans les quatre écoles où je l’ai moi-même administré les trois dernières années, 90 % des élèves ont accepté de répondre aux questionnaires. À noter que les élèves de secondaire I et II doivent avoir le consentement de leurs parents. Quant à leur honnêteté, ce que je peux dire, c’est qu’habituellement, lorsque des jeunes acceptent de passer ce genre de test, ils offrent des réponses spontanées et sincères. Les intervenants qui connaissent les élèves trouvent d’ailleurs que les résultats correspondent bien à ce qu’ils savent des élèves. Par ailleurs, le logiciel est conçu de façon à détecter les réponses aberrantes.

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Vous animez une formation sur l’interprétation et l’utilisation des résultats du logiciel. À qui s’adresse cette formation ?

Cette activité dure une journée. Elle est destinée aux directions d’écoles et aux intervenants – psychologues, psychoéducateurs, conseillers d’orientation... – qui ont à se pencher sur les tests administrés dans leurs écoles et à mettre en place des services et des interventions ciblés pour aider les élèves à risque. Durant cette journée, nous travaillons ensemble sur les résultats des tests obtenus chez eux, sur la compréhension qu’ils en ont et sur les différentes façons dont ils peuvent s’en servir avec des groupes ou individuellement avec des élèves. Cette formation n’est pas obligatoire, contrairement à celle qui est offerte pour l’utilisation du logiciel, mais nous la recommandons fortement, car elle permet aux utilisateurs de tirer le maximum de leur outil.

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À la maison, que peuvent faire les parents pour aider leur jeune qu’ils soupçonnent à risque de décrocher ?

La première chose à faire est de s’informer s’il y a des services pour les décrocheurs potentiels à l’école. Puis de montrer à son enfant qu’on n’est pas indifférent à ce qu’il vit. Il faut lui affirmer l’importance d’aller à l’école, lui présenter les avantages d’obtenir un diplôme et les inconvénients de quitter avant. Il est également du ressort des parents de s’assurer que leur enfant se présente à l’école tous les jours et qu’il assiste à ses cours. Le soir, on peut faire un retour sur sa journée avec lui, s’informer de ce qu’il a fait, des cours qu’il a eus, parler de ses profs, s’intéresser à ses activités… en un mot lui faire sentir qu’il est important et que, pour lui ou elle, l’école c’est important.

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